Monthly Archives: February 2014

Patrick Deville

#123

Ces histoires ne sont ni antiques ni lointaines pour qui dispose d’un instrument précis de l’Histoire. J’ai vu les yeux de ma grand-mère qui a vu les yeux de son grand-père. Celui-ci vivait au Caire. Il a vu souvent les yeux de Lesseps qui ont vu les yeux de Brazza. Tout cela se joue en un rien de temps. La traite n’est pas une histoire ancienne. Des hommes dont je vois les yeux ont vu les yeux de leur grand-père qui fut un homme enchaîné.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

Patrick Deville

#122

Le route ne surplombe qu’une fois l’océan, et la brise marine fait faseyer les hautes herbes des collines. Puis c’est l’habituelle entrée dans une ville de trois ou quatre millions d’habitants à la tombée du jour, une entrée qui n’en finit pas, engluée dans la zone suburbaine, les chèvres, les dala-dala et les camions semi-remorques. Il y a de quoi s’assoupir. Et se réveiller en sursaut aux coups de klaxon, découvrir d’un coup la disparition du volant devant soi, comme de la pédale de frein sous son pied. Dieu et Toyota, en leur grande sagesse, et peut-être leur joint-venture, ont disposé tout cela sur le côté droit du véhicule, où veille Leonard.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

Sylvain Tesson

#121

Dans la tradition chinoise, des vieillards se retiraient dans une cabane pour mourir. Certains avaient servi l’Empereur, occupé une charge gouvernementale, d’autres étaient fins lettrés, poètes, simples ermites. Leurs cabanes se ressemblaient. L’emplacement répondait à des canons précis. L’abri devait se tenir sur une montagne, rafraîchi par une source d’eau. Le vent y caressait un buisson. Parfois la vue portait vers la vallée où s’agitaient les hommes. La fumée d’un encens aidait le temps à passer. Le soir, un ami surgissait. On l’accueillait avec un verre de thé et des paroles retenues. Après avoir voulu agir sur le monde, ces hommes se retranchaient, décidés à laisser agir le monde sur eux. La vie est une oscillation entre deux tentations.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
Gallimard, 2011

Sylvain Tesson

#120

Dans Qu’est-ce que je fais là ? Bruce Chatwin cite Jünger qui cite Stendhal : « L’art de la civilisation consiste à allier les plaisirs les plus délicats à la présence constante du danger. » Voilà un écho à l’injection de Reclus. L’essentiel est de mener sa vie à coups de gouvernail. De passer la ligne de crête entre des mondes contrastés. De balancer entre le plaisir et le danger, le froid de l’hiver russe et la chaleur du poêle. Ne pas s’installer, toujours osciller de l’une à l’autre extrémité du spectre des sensations.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
Gallimard, 2011

Patrick Deville

#119

Nous nous éloignons au milieu d’une végétation dunaire, sur du sable rendu boueux par l’averse. Les tourbillons du Congo sont ici plus violents qu’aux Rapides. Des vagues s’écrasent sur les roches et jaillissent écumeuses. C’est par ici que Conrad a perdu son manuscrit. Je cherche entre les cailloux. Au milieu du fleuve, l’île du Diable, seulement habitée par de très nombreuses colonies de chauves-souris, dresse les ombres noires de sa forêt. Les grands volatiles ne quittent leur repaire qu’à la nuit tombée, et sur la rive des filets sont tendus entre les branches des manguiers pour les capturer. Pendant les semaines où il est resté caché dans ces parages, Fulgence me dit avoir lui aussi goûté de ces vampires rôtis, bu l’eau du fleuve, cueilli des mangues, dormi à l’abri des buissons, au milieu des groupes hagards et perdus, attendant autour des feux de bois la fin des combats pour regagner leurs appartements.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

Patrick Deville

#118

A gauche, quatre palmiers qui furent peut-être six. Un tronc mort. A droite un bananier. En face, et tout en bas, la baie très bleue. Le port d’Alger. L’empilement des conteneurs sous les portiques. Le fouillis des grues et des flèches, les rails. Plus loin les cargos sur coffres. On aimerait reposer là. Davantage encore venir s’y recueillir sur le souvenir d’un ami. Les terrasses sont bordées de balustrades blanches à croisillons, entortillées de clématites pourpres. Les concessions à l’abandon envahies de sumacs aux feuilles très vertes et pointues. Manière de cimetière italien à flanc de coteau, tombes blanches. Des bancs pour voir la mer et penser aux défunts. Gênes en moins pompeux. Le voisin de Brazza est le biologiste Emile Maupas. Puisqu’on déporte la famille, pourquoi pas les voisins ?

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

Patrick Deville

#117

Le bras principal est large et la pirogue minuscule en plein milieu sous le soleil. de part et d’autre, des armées d’arbres considérables sont reflétées sur l’eau jaune et boueuse, grands fûts rosés des fromagers maintenus en équilibre par leurs contreforts, et levant au ciel leur apparat de lianes et de plantes épiphytes, leur théâtre de singes hurleurs et de touracos. A l’approche de l’océan, après plus de mille kilomètres de majesté sereine et rougeâtre au cœur des jungles émeraude, de rapides bouillonnants, l’Ogooué s’éparpille, se fatigue, ralentit, et se perd en une multitude de prairies humides, de bras morts, de mangroves et de lagunes, jamais d’estuaire. Et pendant plusieurs siècles, les Orungus, tirant parti du labyrinthe aquatique, étaient parvenus à dissimuler aux marchands d’esclaves installés sur la côte l’existence d’un fleuve de plus de mille kilomètres.

Patrick Deville, Equatoria
Seuil, 2009