Jamais en aucun point du globe, l'homme ne s'était trouvé en présence d'une nature aussi généreuse et aussi féroce à la fois. La mort et la vie s'y imposent avec une telle violence qu'il était forcé de les subir comme elles se présentaient. Pour échapper aux saisons mortes, pour trouver les saisons vivantes, il lui suffisait de monter vers le nord ou de descendre vers le sud. La végétation nourricière, les racines, les fruits, les graines sortaient d'un sol qui ne s'épuise pas. Il tendait la main, et il ramassait de la vie. Dès qu'il entrait dans les bois pour recueillir l'eau des grands fleuves ou chercher les matériaux de sa maison, la mort surgissait irrésistible, entraînée par le flot avec le crocodile, tapie dans les taillis avec le tigre, grouillant avec le cobra sous les herbes, effondrant le rempart des arbres sous la marche de l'éléphant. A peine s'il distinguait, dans l'enchevêtrement nocturne des troncs, des rameaux, des feuilles, le mouvement de la vie animale des mouvements de la pourriture et de la floraison des herbes. Né des fermentations obscures où la vie et la mort fusionnent, le torrent de la sève universelle éclatait en fruits sains, et fleurs vénéneuses, sur le corps confus de la terre.
Elie Faure, I - Les Indes
in Histoire de l'art II, l'art médiéval
Denoël, 1985 (1ère édition 1912)