Monthly Archives: October 2013

#51

La politique moderne des identités est faite de fils barbelés, de murailles et de barrages qui définissent et bornent des collectifs, petits ou grands. On peut franchir des barrières par des moyens légaux, les contourner, voire les abolir pour se joindre à un groupe souhaité. On peut devenir citoyen américain, britannique, français ou israélien tout comme on peut cesser de l'être. On peut devenir militant d'un mouvement socialiste, dirigeant d'un courant libéral ou membre d'un parti conservateur, puis démissionner. Toutes les Églises accueillent des prosélytes. Toute personne peut devenir un fervent musulman ou juif.

Shlomo Sand, Comment j'ai cessé d'être juif : un regard israélien
Traduit de l'hébreu par Michel Bilis
Flammarion, « Café Voltaire », 2013

#50

Victor dévisage le vieil homme qui maintenant lui pose la main sur l'épaule.
— Regarde bien mon visage, reprend-il, ne vois-tu pas que c'est le tien ? Je suis ton avenir, tes souvenirs futurs : la place Morazán est un bel endroit pour se faire sauter la cervelle, alors je viens plaider dans le passé pour ma propre existence. Plus les blessures font mal et mieux elles cicatrisent. Tu finiras par aimer autant que moi ce peignoir blanc, ces cheveux noirs mouillés en désordre dans une chambre du grand hôtel blanc.
L'amour  comme l'amnésie rendent immortel. On en vient vite à chérir à tel point sa douleur que si elle apparaissait à l'instant, là, au milieu de la place, dans sa robe d'été, te cherchait du regard parmi les mendiants et t'apercevrait enfin, venait s'agenouiller près de toi, les yeux mouillés, muette, posait ses doigts tremblants sur ta joue, tu tournerais doucement la tête de l'autre côté, vers la statue de Francisco Morazán , et non de Ney, et toi aussi tu fermerais les yeux, pour lui cacher ton bonheur.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#49

Et, devant ce mur — qui sans doute enferme encore l'idole terrible et peut-être la conserve aussi intacte qu'une momie dans son sarcophage —, un Bouddha très gigantesque, dominateur et doux, est venu depuis des siècles s'asseoir, croisant les jambes et fermant à demi ses yeux baissés ; depuis tant de siècles que les araignées l'ont patiemment drapé de mousselines noires pour éteindre ses dorures et que les chauves-souris ont eu le temps d'amonceler sur lui leur fiente en épais manteau. La peuplade des horribles petites bêtes somnolentes forme à cette heure au-dessus de son front comme un dais capitonné de peluche brune, et la pluie, qui s'obstine à ruisseler dehors, lui joue sa plaintive musique de chaque jour. Mais son visage penché, que je distingue malgré l'ombre, conserve ce même sourire qui se retrouve sur toutes les images de Lui, depuis le Tibet jusqu'à la Chine : le sourire de la Grande Paix, obtenue par le Grand Renoncement et la Grande Pitié.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#48

J'ai une peau couleur de tabac rouge ou de mulet,
j'ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche.
Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires,
ma joie, qu'elle découvre un bras très-blanc parmi ses poules noires ;
et qu'elle n'ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux.

Saint-John PerseÉcrit sur la porte
in Éloges
Pléiade, 1911

#47

Prisonnier là tant que va durer l'orage, d'abord je m'approche d'une fenêtre, instinctivement, pour chercher plus d'air, échapper à l'odeur de chauve-souris. Et, entre les rigides barreaux fuselés, je regarde dévaler au-dessous de moi la masse architecturale que je viens de gravir. Aux flancs des ruines, toutes les verdures fléchissent et tremblent, accablées par le tumultueux arrosage ; les légions d'Apsâras, les grands serpents sacrés et les monstres accroupis aux seuils d'escaliers, semblent courber la tête sous le déluge quotidien qui, depuis des saisons sans nombre, les use à force de les laver. On entend de plus en plus l'eau crépiter, fuir par mille ruisseaux.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#46

Place Morazán, à Tegucigalpa, derrière la statue équestre de Francisco Morazán — et non de Ney —, la façade de la cathédrale San Miguel, bâtie par les descendants asservis des Indiens adorateurs du serpent à plumes et de l'oiseau quetzal, restitue en plus large celle de l'église Santa María de Los Dolores, et celle de toutes les autres : deux grands clochers en façade, murs blanchis dont les aspérités offrent l'économie d'une horloge, tant le glissement du soleil teinte avec précision, d'heure en heure, le passage lent du jour, pour ceux qui restent adossés au muret de l'aube jusqu'au crépuscule, ne voient pas bien ce qu'ils pourraient faire d'autre dans la vie que suivre le glissement des couleurs en éventail sur la façade de la cathédrale, des roses bleutés de l'aurore au vermeil aveuglant du plein midi, sable chaud et chamois des dunes vespérales, or presque vermillonné de la fin d'après-midi, mauve verdissant du soir, à mesure que l'ombre de la statue équestre de Morazán — et non de Ney —, comme le gnomon d'un cadran solaire, tourne sur la place et s'allonge, à la gloire du champion de l'éphémère République centraméricaine.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#44

Et l'on imagine ces vieux héros parcheminés et fourbus, assis dans des fauteuils au fond du désordre de la grande bibliothèque, leurs vieux visages que balafre la lumière des torches, leurs barbes blanches, leurs mains noueuses et tremblantes qui dessinent dans l'espace des pampas inconnues et des jungles pluvieuses, leurs bouches évoquent l'odeur de la vase et des chevaux morts entre leurs jambes, du fer rouillé, et les festins des cannibales au visage rayé de sang et de suie, aux chevelures ornées de plumes de perroquets.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#43

Ce temple est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculpture, d'ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n'est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbek. C'est déroutant de complication aussi bien que d'énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées ; les divines Apsâras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle ; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#42

Tout de même, avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille..., et puis trois et puis cinq, et puis dix ; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes parts... Les « tours à quatre visages » ! Je les avais oubliées, bien qu’on m’en eût averti… Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l’air, qu’il faut un moment pour les comprendre ; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque ; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu’adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l’histoire ; images auxquelles depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes dissolvantes n’ont pu enlever l’expression, l’ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine…

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912