Category Archives: Olivier Germain-Thomas

#96

Pour moi, l'écriture du voyage est un art du multiple. Rester au plus près du vécu tout en y mêlant des souvenirs, des contes, des rêves, une philosophie incarnée. L'écriture du voyage traduit l'amplitude de la vie.
Rester attentif au mariage des séquences. Mariage : des harmoniques, des dissemblances.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#94

Se méfier des notes prises à chaud, elles peuvent freiner l'imagination. Elles rappellent une scène autant qu'elles figent un angle. Avoir confiance en la mémoire qui passe les images au tamis. Elle fonctionne avec obsession et correspondances. Si ce visage revient avec culot, c'est qu'il a un sens. On demandera à la raison de se faire modeste.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#92

Voyager seul ou en compagnie ? On connait les avantages de la compagnie : l'amitié, parfois l'amour la complicité avec des personnes choisies. Parmi les désagréments de la marche solitaire, un des plus pesants est de ne pas pouvoir partager certaines émotions : on aimerait prendre une main. Mais tel est le prix à payer pour sortir de l'habitacle. Des rencontres engendrées par l'audace, parfois des souffrances fécondes exigent d'être seul. Certains paysages ne parleront qu'à une seule personne. La solitude est une compagne acide et généreuse.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#90

Il existe une manière de voyager en restant dans sa chambre. Le lit devient une gare de départ, le paysage aperçu de la fenêtre se couvre aisément de mers ou de volcans noirs. Pour les coutumes, on prendra un livre. Manière courante qui n'est pas réservée aux timorés, aux prisonniers ou aux sages. Nicolas Bouvier pousse la malice jusqu'à simuler de l'admiration à l'égard de ceux qui voyagent « tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise ». Il manquera toujours une couleur et ce petit rien qui fait d'un visage étranger un visage amical. Ces voyages-là n'ont pas la parole facile. Les mots aiment la marche.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#85

L'existence d'une Chinatown à Singapour est assez saugrenue pour une ville composée très majoritairement de Chinois (76,8%). Traduire : une Ville chinoise au milieu d'une ville chinoise est un quartier chinois où l'on peut se croire en Chine ancienne avec des rues étroites, piétonnes et commerçantes, des maisons colorées, des temples surmontés de dragons bienveillants et de lanternes, plus loin des brochettes qui pendouillent. Nettement plus vivant qu'un parc d'attractions !  A côté, la ville est également chinoise, mais sans le décor. On se croit nulle part, un nulle part chic. Cependant, sans les avoir ouvertes, je parie que les têtes sont en matière chinoise : utilitaire, flexible et obstinée.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#83

J'ai poussé la porte de monastères bouddhiques (theravâda, vajrayâna, zen, shingon), hindous, une fois shintô. On dirait une collection ! Si le désir de connaissance joue son rôle, je me suis donné comme règle de ne jamais entrer mû seulement par la curiosité. Aucun acte de foi, mais un cœur accueillant. Surtout, l'espoir d'atteindre dans le for intérieur l'espace commun où le partage est possible.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#82

Très vite, un évidence : ici, en ce matin de février à Parangtritis, nous vivons un état qui pourrait être l'état naturel de nos existences, et qui s'échappe plus vite que le furet. Cet état ne pousse pas aux interrogations sur sa nature ; il fait la nique à la mort ; renvoie le passé dans les franges. Certains s'en éloignent pour des mirages ; certains ne le supportent pas chez les autres ; certains en ont peur ; l'appellent tandis qu'ils le fuient ; ignorent son existence ; le méprisent comme une faiblesse ; ne le découvrent qu'après l'avoir perdu. Il n'a jamais été une « idée neuve », lui qui a l'âge de l'humanité ; il va et vient sans prévenir ; il est parfois si transparent que seul son départ prouve qu'il était venu ; il est moqué par les névrosés, enrôlé par les démagogues. Il serait prudent de ne pas le nommer. Je le nomme : le bonheur.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013