Category Archives: Pierre Loti

#67

Eh bien ! La vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller remuer là-bas toute cette cendre.
Quant à la vraie suite, tout simplement la voici :
Non, je ne sais plus rien d’elle. Je ne base sur rien cette conviction, à la fois douce et infiniment désolée, que j’ai de sa mort. Peu à peu, notre histoire d’amour s’est arrêtée, mais sans solution précise : notre histoire à deux s’est perdue, mais sans finir.

Pierre Loti, Fantôme d’Orient
1892

#49

Et, devant ce mur — qui sans doute enferme encore l’idole terrible et peut-être la conserve aussi intacte qu’une momie dans son sarcophage —, un Bouddha très gigantesque, dominateur et doux, est venu depuis des siècles s’asseoir, croisant les jambes et fermant à demi ses yeux baissés ; depuis tant de siècles que les araignées l’ont patiemment drapé de mousselines noires pour éteindre ses dorures et que les chauves-souris ont eu le temps d’amonceler sur lui leur fiente en épais manteau. La peuplade des horribles petites bêtes somnolentes forme à cette heure au-dessus de son front comme un dais capitonné de peluche brune, et la pluie, qui s’obstine à ruisseler dehors, lui joue sa plaintive musique de chaque jour. Mais son visage penché, que je distingue malgré l’ombre, conserve ce même sourire qui se retrouve sur toutes les images de Lui, depuis le Tibet jusqu’à la Chine : le sourire de la Grande Paix, obtenue par le Grand Renoncement et la Grande Pitié.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#47

Prisonnier là tant que va durer l’orage, d’abord je m’approche d’une fenêtre, instinctivement, pour chercher plus d’air, échapper à l’odeur de chauve-souris. Et, entre les rigides barreaux fuselés, je regarde dévaler au-dessous de moi la masse architecturale que je viens de gravir. Aux flancs des ruines, toutes les verdures fléchissent et tremblent, accablées par le tumultueux arrosage ; les légions d’Apsâras, les grands serpents sacrés et les monstres accroupis aux seuils d’escaliers, semblent courber la tête sous le déluge quotidien qui, depuis des saisons sans nombre, les use à force de les laver. On entend de plus en plus l’eau crépiter, fuir par mille ruisseaux.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#43

Ce temple est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculpture, d’ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n’est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbek. C’est déroutant de complication aussi bien que d’énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées ; les divines Apsâras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle ; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours.

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#42

Tout de même, avant de m’éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille…, et puis trois et puis cinq, et puis dix ; il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts… Les « tours à quatre visages » ! Je les avais oubliées, bien qu’on m’en eût averti… Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l’air, qu’il faut un moment pour les comprendre ; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque ; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu’adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l’histoire ; images auxquelles depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes dissolvantes n’ont pu enlever l’expression, l’ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine…

Pierre LotiAngkor
Éditions Magellan, 1912

#38

Tous ces grands arbres, immergés jusqu’à la naissance des branches, simulent dans l’obscurité nos chênes et nos hêtres ; on dirait un pays inondé de nos climats, s’il n’y avait cette chaleur lourde, ces excès de senteurs, ces excès de bruissements partout, cette pléthore de sève et de vie. Le ciel s’est de nouveau rempli de nuées d’orage et l’air redevient accablant.

Pierre Loti, Angkor
Éditions Magellan, 1912

#36

La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris de bêtes de proie ; concert infini de toutes sortes d’insectes à musique, qui délirent d’ivresse nocturne dans les inextricables verdures.

Pierre Loti, Angkor
Éditions Magellan, 1912

#34

[…] et déjà tout ce que nous avons bâti à Phnom Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil ; les  belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes ; on croirait l’une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence…

Pierre Loti, Angkor
Éditions Magellan, 1912

#27

Une pluie chaude, pesante, torrentielle, se déverse de nuages plombés, inonde les arbres et les rues d’une ville coloniale qui sent le musc et l’opium. Des Annamites, des Chinois demi-nus circulent empressés, à côté de soldats de chez nous qui ont la figure pâlie sous le casque de liège. Un mauvaise chaleur mouillée oppresse les poitrines ; l’air semble la vapeur de quelque chaudière où seraient mêlés des parfums et des pourritures.
Et c’est Saigon, une ville que je ne devais jamais voir, et dont le seul nom jadis me paraissait lugubre, parce que mon frère (mon aîné de quinze ans) était allé, comme tant d’autres de sa génération, y prendre les germes de la mort.

Pierre Loti, Angkor
Éditions Magellan, 1912