Monthly Archives: November 2013

Charles Dantzig

#99

La preuve que l’Union Soviétique est morte, c’est qu’elle est devenue pittoresque. Sur le pont Charles de Prague, étals de monstres, de boussoles, de capotes et d’insignes de l’Armée Rouge. Elle ne fait plus peur. Le jour où l’on commencera à vendre des poupées à tchador à Riyad, les mollahs pourront demander l’asile politique aux États-Unis.

Charles Dantzig, Il n’y a pas d’Indochine
Éditions Grasset & Fasquelle, 2013, première édition 1995

Charles Dantzig

#98

A quoi reconnaît-on la province ? A un certain retard en tout : l’habillement des lycéennes, les pièces de théâtre, les enseignes. Elles sont antiques. Antiques pour le commerce, c’est-à-dire qu’elles datent de dix ans.

Charles Dantzig, Il n’y a pas d’Indochine
Éditions Grasset & Fasquelle, 2013, première édition 1995

Charles Dantzig

#97

Faut-il montrer comment la sensation a enclenché l’intelligence, mais d’ailleurs non, ces choses sont simultanées ou le deviennent. Si le mot écrivain est celui qu’on donne à ceux qui produisent de la littérature, un écrivain est un auteur qui pense par images.

Charles Dantzig, Il n’y a pas d’Indochine
Éditions Grasset & Fasquelle, 2013, première édition 1995

Olivier Germain-Thomas

#96

Pour moi, l’écriture du voyage est un art du multiple. Rester au plus près du vécu tout en y mêlant des souvenirs, des contes, des rêves, une philosophie incarnée. L’écriture du voyage traduit l’amplitude de la vie.
Rester attentif au mariage des séquences. Mariage : des harmoniques, des dissemblances.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

Jules Verne par Felix Nadar

#95

À Tornea, au fond du Golfe de Bothnie, presque sous le cercle polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige. Lorsqu’on sortait, l’air semblait déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient  par le bruit avec lequel le bois dont toutes les maisons sont bâties se fendait. À voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque pas des gens mutilés, ayant perdus bras ou jambes par l’effet d’une si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les voyageurs devaient s’arrêter.

Damiron, Eloge de Maupertuis,
cité in Jules Verne, Les navigateurs du XVIIIè siècle, à la découverte de la terre
Éditions GEO/Prisma presse, 2011

Olivier Germain-Thomas

#94

Se méfier des notes prises à chaud, elles peuvent freiner l’imagination. Elles rappellent une scène autant qu’elles figent un angle. Avoir confiance en la mémoire qui passe les images au tamis. Elle fonctionne avec obsession et correspondances. Si ce visage revient avec culot, c’est qu’il a un sens. On demandera à la raison de se faire modeste.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

Olivier Germain-Thomas

#92

Voyager seul ou en compagnie ? On connait les avantages de la compagnie : l’amitié, parfois l’amour la complicité avec des personnes choisies. Parmi les désagréments de la marche solitaire, un des plus pesants est de ne pas pouvoir partager certaines émotions : on aimerait prendre une main. Mais tel est le prix à payer pour sortir de l’habitacle. Des rencontres engendrées par l’audace, parfois des souffrances fécondes exigent d’être seul. Certains paysages ne parleront qu’à une seule personne. La solitude est une compagne acide et généreuse.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013

#91

On ne l’entend pas, on ne sait pas qu’elle est là, et tout à coup, tout tremble, c’est un bruit d’enfer qui résonne et la voilà qui passe benoitement au fond du jardin avec ses gros sabots dondaine.
Je vous présente Micheline.

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Olivier Germain-Thomas

#90

Il existe une manière de voyager en restant dans sa chambre. Le lit devient une gare de départ, le paysage aperçu de la fenêtre se couvre aisément de mers ou de volcans noirs. Pour les coutumes, on prendra un livre. Manière courante qui n’est pas réservée aux timorés, aux prisonniers ou aux sages. Nicolas Bouvier pousse la malice jusqu’à simuler de l’admiration à l’égard de ceux qui voyagent « tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise ». Il manquera toujours une couleur et ce petit rien qui fait d’un visage étranger un visage amical. Ces voyages-là n’ont pas la parole facile. Les mots aiment la marche.

Olivier Germain-Thomas, Manger le vent à Borobudur
Gallimard, le sentiment géographique, 2013