Monthly Archives: June 2014

Sébastien de Courtois

#142

Au retour, les livres affichent leurs taches comme trophées : huile et café, sable crissant entre les pages, insectes, feuilles d’arbres puis notes rageuses, des idées simples, une description, un horaire, le menu d’un dîner, le numéro d’une personne rencontrée sur la route, une adresse de courrier électronique, la matière palpable des voyages. Cette poésie est celle du présent, celle qui reste après l’émotion, lorsque la collecte de ces bouts permet de continuer l’aventure alors que nous avons repris une vie normale. Je les colle en vrac, sur des feuilles que je répands au hasard de la bibliothèque. Autant de bouteilles à la mer retrouvées avec plaisir. Les petits recueils prennent place sur un rayon dédié. Je n’en ai pas beaucoup, mais je sais que je les prendrai à nouveau. La poésie se relit.

Sébastien de CourtoisÉloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013

Charif Majdalani

#141

Ils apparurent aux premiers jours de l’automne. Et si je dis qu’ils apparurent, c’est parce que j’ai toujours eu l’impression que l’apparition était une des modalités de leur  être. Sur les terres où ils s’installent, dans la plaine, aux abords des cités, autour des champs cultivés, ils ont le don savant et miraculeux de ne jamais se faire annoncer ni attendre. La veille, les terres sont vierges, la vue est immense, et il n’y a rien ni personne, et le lendemain, à l’aube, ils sont là, soudain matérialisés, transportés tels quels, dirait-on, et posés là par quelque djinn de lampe à huile sous l’apparence d’une ou deux tentes dressées, leurs portes de peau de chèvres levées bien haut comme des baldaquins, et tout autour, déjà, ce qui ressemble aux alluvions déposés par une longue sédentarisation, des bassines et de la vaisselle déballées partout, du linge qui sèche et des enclos pour les chèvres.

Charif Majdalani, Histoire de la Grande Maison
Seuil, 2005

Sébastien de Courtois

#139

L’empire des navires est devenu celui des mots, puis celui des songes. Je prends à mon tour le pli de cette lassitude qui agit comme un poison — évoquer le passé ne se fait pas sans dommages. Il faudrait brûler les livres lorsque les volumes s’amoncellent. Je les aime pourtant, ces ouvrages, mais parfois j’aimerais m’en débarrasser, ne plus accumuler, ouvrir les murs à d’autres réalités. La littérature rassure.

Sébastien de Courtois, Éloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013

Boualem Sansal

#137

Tous pareils, ces pauvres, timides, veules, et taiseux comme des pierres avec ça, routiniers à tout crin, plus méfiants que milliardaires en leurs forteresses, ils n’aiment pas qu’on vienne rôder chez eux et les surprendre dans leur dénuement. L’étranger n’est pas le bienvenu. De mon temps, on le serrait aux épaules sitôt repéré dans le secteur et, à coups de bourrades amicales et de bons renseignements, on le reconduisait à la frontière.

Boualem Sansal, Rue Darwin
Gallimard, 2011