#117

Le bras principal est large et la pirogue minuscule en plein milieu sous le soleil. de part et d’autre, des armées d’arbres considérables sont reflétées sur l’eau jaune et boueuse, grands fûts rosés des fromagers maintenus en équilibre par leurs contreforts, et levant au ciel leur apparat de lianes et de plantes épiphytes, leur théâtre de singes hurleurs et de touracos. A l’approche de l’océan, après plus de mille kilomètres de majesté sereine et rougeâtre au cœur des jungles émeraude, de rapides bouillonnants, l’Ogooué s’éparpille, se fatigue, ralentit, et se perd en une multitude de prairies humides, de bras morts, de mangroves et de lagunes, jamais d’estuaire. Et pendant plusieurs siècles, les Orungus, tirant parti du labyrinthe aquatique, étaient parvenus à dissimuler aux marchands d’esclaves installés sur la côte l’existence d’un fleuve de plus de mille kilomètres.

Patrick Deville, Equatoria
Seuil, 2009

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