#63

— Alors, tu penses que ton voyage est terminé ? Que tu as avalé assez d’horizons ?
— Je ne m’imagine pas que j’en aurai jamais…
— Mais si ! Ça viendra. D’abord, quand on est jeune, chaque endroit où l’on arrive semble plus pauvre que la destination suivante, qu’on ne connait pas encore. L’ailleurs est extraordinaire, magnifique. Alors, on continue, pendant des années peut-être. On continue jusqu’au moment où l’on aperçoit qu’à quelques insuffisances près, le commerce était bon aussi dans la cité qu’on vient de quitter. Bientôt, les jeunes vous disent que vous avez perdu votre ambition ; et les vieux que vous avez acquis davantage de sagesse. Alors, vous vous installez et vous y trouverez un confort et une certaine tristesse.
— Tu l’as fait ?
— J’ai laissé des fils riches, une succession en ordre. Ma femme portait des boucles d’oreille de saphir que je lui avais rapportées de Bactrie. Et toi, qu’as-tu rapporté ? (Silence.) Pourquoi ne réponds-tu pas ?
— Une poignée d’histoires…
— Et quel avantage en tires-tu ? (Silence.) Je crois qu’elle sont ta religion. (Silence.) Je la maudis.
— (Haussement d’épaules.) Dans mon monde, on n’insulte pas la religion.
— Et pourquoi pas, au nom de Dieu ? Je crois que c’est parce que tu t’en fiches, tu as perdu la foi. Ceux qui ne s’en fichent pas, ils se battent.
J’éteins la lumière, très fatigué et j’ajoute :
— La plupart du temps, ça n’a pas d’importance. On continue d’acheter et de vendre, comme toi. Jusqu’au jour où quelque chose vous visite dans la nuit. Et la mort des êtres aimés vous est insupportable. Le vide vous étreint. Il n’y a plus nulle part où tourner le regard.
— Peut-être sommes-nous tous sur la route depuis trop longtemps. Trop de générations. J’ai oublié ma tribu, et jusqu’à son totem. Il est temps de rentrer. Et pourtant, on ne peut pas. Je suis mort dans le désert, près de Khotan, trop tôt. On transportait du sel, les chameaux étaient trop chargés. Le vent, parfois, bouleverse les dunes du jour au lendemain et, au matin, on ne sait plus où l’on est… Adieu, mon ami. Va, ce n’est pas si mal…

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie
Traduit de l’anglais par Katia Holmes
Gallimard, 2006

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