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Charif Majdalani

#144

Et puis il y a à côté de tout ça le tissu des mille sensations de la vie et des jours, la palette infinie des menus plaisirs et des émotions de tous les instants, l’air qui a une odeur de pomme le matin, les frondaisons épaisses des arbres à la tombée du jour qui s’enfoncent dans l’obscurité tandis que la lumière s’accroche aux fruits et fait briller dans les feuillages des milliers de petits soleils couchants, la folle exaltation du parfum des fleurs d’oranger au printemps et puis le moment où il devient soudain  plus sucré et plus écœurant, le brasier bleu des jaracandas et le sang des flamboyants au mois de mai, le formidable tintamarre des cigales dans la Forêt de Pins, le ciel d’automne lavé des fades blancheurs de l’été, la neige en 1920 comme vingt ans auparavant et il y en a sur les pins, sur les mûriers, et pendant trois jours les oranges sont toutes couvertes d’un bonnet de nuit et les enfants ont des moufles. Et puis, accompagnant le cycle des saisons et des éternelles et épuisantes beautés, il y a tout le reste, les filles qui jouent à la marelle, le bruit du buggy qui revient, les Bédouins qui apportent du lait à l’aube, Gérios qui est fier de ses courges, Hélène qui se lève et appelle une de ses filles depuis le balcon où elle est assise avec une de ses cousines, une automobile qui passe sur la route, un âne qui proteste, et puis aussi sans fin des portes qui claquent , des courants d’air qui vont et qui viennent et des éclats de voix joyeux qui sont ceux de l’un ou l’autre des enfants qui se disent des choses qu’on ne comprend pas de loin.

Charif MajdalaniHistoire de la Grande Maison
Seuil, 2005

Charif Majdalani

#141

Ils apparurent aux premiers jours de l’automne. Et si je dis qu’ils apparurent, c’est parce que j’ai toujours eu l’impression que l’apparition était une des modalités de leur  être. Sur les terres où ils s’installent, dans la plaine, aux abords des cités, autour des champs cultivés, ils ont le don savant et miraculeux de ne jamais se faire annoncer ni attendre. La veille, les terres sont vierges, la vue est immense, et il n’y a rien ni personne, et le lendemain, à l’aube, ils sont là, soudain matérialisés, transportés tels quels, dirait-on, et posés là par quelque djinn de lampe à huile sous l’apparence d’une ou deux tentes dressées, leurs portes de peau de chèvres levées bien haut comme des baldaquins, et tout autour, déjà, ce qui ressemble aux alluvions déposés par une longue sédentarisation, des bassines et de la vaisselle déballées partout, du linge qui sèche et des enclos pour les chèvres.

Charif Majdalani, Histoire de la Grande Maison
Seuil, 2005