Category Archives: Romain Gary

#134

Joli, ça. Très beau. J’ai l’impression d’avoir sous les yeux un diamant de vingt carats. Un diamant noir… Car voilà un homme qui n’hésitait pas à empoisonner des adolescents à l’héroïne, tant qu’il avait de l’idéal… Je ne suis pas venu à ce rendez-vous pour rien. Ma collection de joyaux vient de s’enrichir d’une pièce de choix, que je lègue ici même au Musée de l’Homme.

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

#133

Si l’on faisait éclater ces milliards de poings infernaux qui sortent de cette mer de noirceur, ce monde calciné qui semble chargé de tous les deuils de la terre se mettrait à vivre sous nous yeux dans une explosion de couleurs, de la beauté de toutes nos émeraudes et de tous nos diamants, de tous les mondes enchantés de nos livres d’enfant…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

#132

A cent mètres à ma droite, un chameau est soulevé, jeté en arrière, se renverse les quatre pattes en l’air… deux nouveaux danseurs de poussière frénétique foncent vers nous à une vitesse folle, étonnamment symétriques, harmonieusement unis dans leurs évolutions… Rien de plus surprenant que ces soudaines apparitions de démons blancs au milieu de cet univers de rocaille brûlée : les Dankalis les appellent « ceux qui sont chassés du ciel ». Et il est vrai que si des âmes damnées étaient rejetées vers la terre, il serait difficile de les imaginer autrement…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

#131

Je n’ai pas le temps de dire un mot que déjà elle nue, assise sur le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d’une noirceur qui fait pâlir la nuit…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

#130

De jour, Djibouti est une ville d’une absence de couleur presque violente. C’est la capitale du néant, qui vit tournée vers l’extérieur d’où tout vient et tout repart. Autour… J’ai parcouru jadis le désert du Tibesti à la recherche des restes de camarades d’escadrille morts de soif auprès de leur avion, j’ai vu le Kalahari de l’Afrique du Sud, mais rien n’est plus mort que le chaos de rocs noirs qui commence au nord-ouest de la mer de sel, et où les volcans se sont éteints en même temps que la terre qu’ils ont bouleversée. Tout ici offre l’image de ce que sera un jour le point final de l’histoire de l’homme…
La prière musulmane y prend un accent désespéré. Elle monte de tous les coins de rue : le mourad, aidé par la griserie du kat qu’à défaut de haschisch on distribue aux fidèles, atteint à cette joie dans la lamentation que connaissent bien tous les amoureux de l’Islam.

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971