#112

Le maître de maison adhère à coup sûr aux principes du bouddhisme, mais son expérience peut-être plus mystique n’atténue pas le pli amer au coin des lèvres. Il est malade, et il est seul. Comme tout solitaire, il lui arrive de se référer de temps de temps en temps à de grands noms d’amis maintenant éloignés ou disparus d’un monde qui n’est plus le sien. Il ne nie pas non plus son goût du fait politique ; il a peut-être noué ou desserré certains nœuds. Il a été l’un des amis préférés de Sihanouk ; on le sent encore en partie dans ce Vietnam  ou ce Cambodge qu’il a quitté. Est-il allé aussi plus loin dans d’autres domaines ? A-t-il touché non seulement en ethnologue, mais aussi en expérimentateur, aux rites des magies bienfaisantes ou non que la secte shingon, entre autres, a importées du lointain Tibet ? Vaines hypothèses, mais certaines connaissances de l’esprit marquent un visage aussi bien que certains secrets de la chair. Cet hôte courtois, cet homme que la maladie use sans le désarmer n’est pas entièrement avec nous ; notre départ le rendra à sa riche et peut-être effrayante solitude dont il ne s’est jamais tout à fait sorti. Il a l’air d’une antenne qui vibre à des bruits venus d’ailleurs.

Marguerite Yourcenar, Visages à l’encre de Chine
in Le tour de la prison
Gallimard, 1991

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