Category Archives: Marguerite Yourcenar

#112

Le maître de maison adhère à coup sûr aux principes du bouddhisme, mais son expérience peut-être plus mystique n’atténue pas le pli amer au coin des lèvres. Il est malade, et il est seul. Comme tout solitaire, il lui arrive de se référer de temps de temps en temps à de grands noms d’amis maintenant éloignés ou disparus d’un monde qui n’est plus le sien. Il ne nie pas non plus son goût du fait politique ; il a peut-être noué ou desserré certains nœuds. Il a été l’un des amis préférés de Sihanouk ; on le sent encore en partie dans ce Vietnam  ou ce Cambodge qu’il a quitté. Est-il allé aussi plus loin dans d’autres domaines ? A-t-il touché non seulement en ethnologue, mais aussi en expérimentateur, aux rites des magies bienfaisantes ou non que la secte shingon, entre autres, a importées du lointain Tibet ? Vaines hypothèses, mais certaines connaissances de l’esprit marquent un visage aussi bien que certains secrets de la chair. Cet hôte courtois, cet homme que la maladie use sans le désarmer n’est pas entièrement avec nous ; notre départ le rendra à sa riche et peut-être effrayante solitude dont il ne s’est jamais tout à fait sorti. Il a l’air d’une antenne qui vibre à des bruits venus d’ailleurs.

Marguerite Yourcenar, Visages à l’encre de Chine
in Le tour de la prison
Gallimard, 1991

#110

Çà et là, dans les musées de petites villes, des débris, des détritus, un peu plus antiques : des sièges de chamans ornés d’yeux fatidiques quasi effacés ; des hameçons dont ces mêmes chamans se servaient pour pêcher les maladies à l’intérieur du corps ; des boutons d’uniforme russe sur la tunique d’un de ces ces sorciers dans la petite collection ethnologique de Prince Rupert ; dans un coin, un samovar oublié dont personne ne sait plus l’usage. Ailleurs, une dame tire profit et vanité à sustenter les touristes dans sa salle à manger ornée de buffets victoriens et de chromos sentimentaux ; une icône, nostalgique d’avoir été abandonnée là par quelque officier russe vers 1867, est placée dans un angle, et comme oubliée ; ailleurs encore, une église orthodoxe menace ruine ; un beau site désolé porte le nom de Wrangel. Un bordel pour matelots américains longe le canal désert d’un faubourg de petite ville, orgueil touristique de l’endroit depuis qu’il est désaffecté de ses pensionnaires et de ses clients. Quelquefois, débris vivant, un garçon ou une fille au visage cuivré encadré de cheveux plats et lisses traverse la chaussée. Des recoins de vie indienne subsistent à coup sûr çà et là, et les ethnologues les décrivent, mais les touristes ne les aperçoivent pas.

Marguerite Yourcenar, L’Italienne à Alger
in Le tour de la prison
Gallimard, 1991