Monthly Archives: November 2013

#79

Azur ! nos bêtes sont bondées d’un cri !
Je m’éveille, songeant au fruit noir de l’Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée… Ah bien ! les crabes ont dévoré tout un arbre à fruits mous. Un autre est plein de cicatrices, ses fleurs poussaient, succulentes, au tronc. Et un autre, on ne peut le toucher de la main, comme on prend à témoin, sans qu’il pleuve aussitôt de ces mouches, couleurs!… Les fourmis courent en deux sens. Des femmes rient toutes seules dans les abutilons, ces fleurs jaunes-tachées-de-noir-pourpre-à-la-base que l’on emploie dans la diarrhée des bêtes à cornes… Et le sexe sent bon. La sueur s’ouvre un chemin frais. Un homme seul mettait son nez dans le pli de son bras. Ces rives gonflent, s’écroulent sous des couches d’insectes aux noces saugrenues. La rame a bourgeonné dans la main du rameur. Un chien vivant au bout d’un croc est le meilleur appât pour le requin…
— Je m’éveille songeant au fruit noir de l’Anibe ; à des fleurs en paquets sous l’aisselle des feuilles.

Saint-John PerseÉloges, IV
Pléiade, 1911

#78

Il voyait comme moi les mains d’une vieille dame caresser un rameau desséché qui, lentement, tandis qu’elle nous parlait des douleurs de ses brebis quand la gelée brûle leurs mamelles, s’est ouvert pour nous offrir, comme par magie, les pétales blancs de la blanche fleur du pommier.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#77

Marcelo a ravivé les braises de la forge avant de poser le disque de fer sur lequel on jetterait la viande quand il sera bien chaud. Alors le gras s’égoutterait lentement par-dessus les bords, le fumet transformerait la faim en appétit et les côtelettes bien dorées, croustillantes et débarrassées de leur graisse viendraient confirmer une fois de plus que l’agneau de Patagonie est le meilleur du monde, surtout quand on le mange avec les doigts dans un atelier de mécanicien du rail.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#76

Après cette longue attente, (son séjour à Batavia date de deux ans !) Poivre prend à peine le temps d’aller saluer sa famille à Lyon, d’expliquer, en brandissant son moignon, qu’il ne pourra plus jamais être prêtre, de raconter la Chine à quelque neveu né pendant son absence : il piaffe, son grand projet mijote depuis trop longtemps dans sa tête. Et si un autre, un de ces marchands imaginatifs qu’il a rencontrés là-bas, un Friell par exemple, lui avait soufflé « son idée » sous le nez ?
Il s’agite, il court de Lyon à Paris, de Paris à Lyon, promène sa redingote élimée de salon en antichambre. Il écrit et il parle, beaucoup, décrivant à grands gestes, sous le nez des fonctionnaires médusés, les tas d’épices de Batavia, la richesse de l’Orient.
De cet Orient dont il est malade : à peine en est-il revenu qu’il veut déjà repartir…

Daniel Vaxelaire, Les chasseurs d’épices
Éditions Jean-Claude Lattès, 1990

#72

Deux femmes voilées arrivent, avec un voile délicat en coton sur la bouche, jusqu’au milieu du nez ; on ne voit que leurs yeux noirs (…) Elle se tourna vers moi, les lèvres écartées comme pour me dire : “Eh bien, qu’attends-tu ?”

Jack Kerouac, Grand voyage en Europe

#70

Elle nous a fait asseoir, a ravivé le feu en y jetant des brindilles sèches et nous a offert du maté et des galettes frites. Le visage de la vieille dame était sillonné de milliers de rides, ses yeux nous regardaient avec attention et elle s’exprimait toujours avec un doux sourire qui embellissait ses lèvres flétries. Elle nous a demandé si nous aimions ses galettes, nous lui avons répondu que oui car elles étaient vraiment délicieuses et je me suis permis de lui demander si elle vivait seule.
— Seule ? Non. Je vis avec le chien, les moutons, les plantes et les fleurs, a-t-elle répondu d’une voix sereine, avec l’accent lent et traînant des gens du Sud, cette façon de parler que j’aime, que je n’ai trouvé dans aucun autre endroit de la terre et qui donne à ma langue des proportions gigantesques car les gens du sud du monde modulent les mots en ayant conscience de leur caractère fondateur. C’est ainsi qu’ils donnent vie à ce qu’ils nomment, qu’ils peuplent la dureté de la steppe.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012