Category Archives: Luis Sepúlveda

#78

Il voyait comme moi les mains d’une vieille dame caresser un rameau desséché qui, lentement, tandis qu’elle nous parlait des douleurs de ses brebis quand la gelée brûle leurs mamelles, s’est ouvert pour nous offrir, comme par magie, les pétales blancs de la blanche fleur du pommier.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#77

Marcelo a ravivé les braises de la forge avant de poser le disque de fer sur lequel on jetterait la viande quand il sera bien chaud. Alors le gras s’égoutterait lentement par-dessus les bords, le fumet transformerait la faim en appétit et les côtelettes bien dorées, croustillantes et débarrassées de leur graisse viendraient confirmer une fois de plus que l’agneau de Patagonie est le meilleur du monde, surtout quand on le mange avec les doigts dans un atelier de mécanicien du rail.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#70

Elle nous a fait asseoir, a ravivé le feu en y jetant des brindilles sèches et nous a offert du maté et des galettes frites. Le visage de la vieille dame était sillonné de milliers de rides, ses yeux nous regardaient avec attention et elle s’exprimait toujours avec un doux sourire qui embellissait ses lèvres flétries. Elle nous a demandé si nous aimions ses galettes, nous lui avons répondu que oui car elles étaient vraiment délicieuses et je me suis permis de lui demander si elle vivait seule.
— Seule ? Non. Je vis avec le chien, les moutons, les plantes et les fleurs, a-t-elle répondu d’une voix sereine, avec l’accent lent et traînant des gens du Sud, cette façon de parler que j’aime, que je n’ai trouvé dans aucun autre endroit de la terre et qui donne à ma langue des proportions gigantesques car les gens du sud du monde modulent les mots en ayant conscience de leur caractère fondateur. C’est ainsi qu’ils donnent vie à ce qu’ils nomment, qu’ils peuplent la dureté de la steppe.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#64

Dans ces moments-là, on a l’impression d’entendre les vanneaux coasser de façon plutôt sarcastique. Le corbeau d’Edgar Poe répétait « jamais plus », les vanneaux ne sont pas des corbeaux mais, alors que je refermais la barrière du mauvais côté, je les ai parfaitement entendu me traiter de connard du haut d’une branche.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#60

Cortázar a dit que chercher des histoires est une absurdité, car ce sont elles qui, tapies, cachées, attendent patiemment l’écrivain qui aura la mission de les écrire.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#59

Il y a des gens qui, en toute innocence, se chargent d’entretenir l’incertitude qui nous maintient en vie. Pendant la montée, je me suis souvenu d’un vieux professeur chilien qui avait l’habitude de s’écrier : « Il fait froid mais pas autant que dans le lit de Domitila. » Je lui avais demandé un jour ce que cela voulait dire et il m’avait répondu que c’était un vieux proverbe cervantesque. Au fil des années, j’ai lu la totalité des œuvres de Cervantès, consulté de nombreux dictionnaires de proverbes en plusieurs langues sans jamais y trouver la moindre référence au lit de Domitila.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012

#58

Nous ne sommes plus des personnes ou des citoyens mais les clients d’un lupanar transparent surveillé par des caméras vidéo. A l’intérieur, pas de femmes mais des poupées en silicone qui ne fument pas, ne boivent pas, ne chantent pas, et les maquereaux n’exhibent plus d’orgueilleuses cicatrices mais des diplômes de l’école de Chicago.

Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Éditions Métaillé, 2012