#110

Çà et là, dans les musées de petites villes, des débris, des détritus, un peu plus antiques : des sièges de chamans ornés d’yeux fatidiques quasi effacés ; des hameçons dont ces mêmes chamans se servaient pour pêcher les maladies à l’intérieur du corps ; des boutons d’uniforme russe sur la tunique d’un de ces ces sorciers dans la petite collection ethnologique de Prince Rupert ; dans un coin, un samovar oublié dont personne ne sait plus l’usage. Ailleurs, une dame tire profit et vanité à sustenter les touristes dans sa salle à manger ornée de buffets victoriens et de chromos sentimentaux ; une icône, nostalgique d’avoir été abandonnée là par quelque officier russe vers 1867, est placée dans un angle, et comme oubliée ; ailleurs encore, une église orthodoxe menace ruine ; un beau site désolé porte le nom de Wrangel. Un bordel pour matelots américains longe le canal désert d’un faubourg de petite ville, orgueil touristique de l’endroit depuis qu’il est désaffecté de ses pensionnaires et de ses clients. Quelquefois, débris vivant, un garçon ou une fille au visage cuivré encadré de cheveux plats et lisses traverse la chaussée. Des recoins de vie indienne subsistent à coup sûr çà et là, et les ethnologues les décrivent, mais les touristes ne les aperçoivent pas.

Marguerite Yourcenar, L’Italienne à Alger
in Le tour de la prison
Gallimard, 1991

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