Category Archives: Patrick Deville

#50

Victor dévisage le vieil homme qui maintenant lui pose la main sur l’épaule.
— Regarde bien mon visage, reprend-il, ne vois-tu pas que c’est le tien ? Je suis ton avenir, tes souvenirs futurs : la place Morazán est un bel endroit pour se faire sauter la cervelle, alors je viens plaider dans le passé pour ma propre existence. Plus les blessures font mal et mieux elles cicatrisent. Tu finiras par aimer autant que moi ce peignoir blanc, ces cheveux noirs mouillés en désordre dans une chambre du grand hôtel blanc.
L’amour  comme l’amnésie rendent immortel. On en vient vite à chérir à tel point sa douleur que si elle apparaissait à l’instant, là, au milieu de la place, dans sa robe d’été, te cherchait du regard parmi les mendiants et t’apercevrait enfin, venait s’agenouiller près de toi, les yeux mouillés, muette, posait ses doigts tremblants sur ta joue, tu tournerais doucement la tête de l’autre côté, vers la statue de Francisco Morazán , et non de Ney, et toi aussi tu fermerais les yeux, pour lui cacher ton bonheur.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#46

Place Morazán, à Tegucigalpa, derrière la statue équestre de Francisco Morazán — et non de Ney —, la façade de la cathédrale San Miguel, bâtie par les descendants asservis des Indiens adorateurs du serpent à plumes et de l’oiseau quetzal, restitue en plus large celle de l’église Santa María de Los Dolores, et celle de toutes les autres : deux grands clochers en façade, murs blanchis dont les aspérités offrent l’économie d’une horloge, tant le glissement du soleil teinte avec précision, d’heure en heure, le passage lent du jour, pour ceux qui restent adossés au muret de l’aube jusqu’au crépuscule, ne voient pas bien ce qu’ils pourraient faire d’autre dans la vie que suivre le glissement des couleurs en éventail sur la façade de la cathédrale, des roses bleutés de l’aurore au vermeil aveuglant du plein midi, sable chaud et chamois des dunes vespérales, or presque vermillonné de la fin d’après-midi, mauve verdissant du soir, à mesure que l’ombre de la statue équestre de Morazán — et non de Ney —, comme le gnomon d’un cadran solaire, tourne sur la place et s’allonge, à la gloire du champion de l’éphémère République centraméricaine.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#44

Et l’on imagine ces vieux héros parcheminés et fourbus, assis dans des fauteuils au fond du désordre de la grande bibliothèque, leurs vieux visages que balafre la lumière des torches, leurs barbes blanches, leurs mains noueuses et tremblantes qui dessinent dans l’espace des pampas inconnues et des jungles pluvieuses, leurs bouches évoquent l’odeur de la vase et des chevaux morts entre leurs jambes, du fer rouillé, et les festins des cannibales au visage rayé de sang et de suie, aux chevelures ornées de plumes de perroquets.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#37

Ellen Galt Martin, si elle avait été l’héroïne d’un roman sudiste, aurait eu le teint de pêche des jeunes filles élevées sous serre et délicates. Ses longs cheveux lisses sont vraisemblablement d’un noir bleuté. Ils accrochent des reflets d’aile de corbeau lorsqu’elle se balance dans son rocking-chair, sous la véranda de la grande villa blanche de la rue Julia, dans le beau quartier des Trois-Maisons, où elle n’entend pas chanter les oiseaux du jardin.
En 1849, l’unique amour dans la vie de William Walker meurt du choléra.

Patrick DevillePura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004

#31

L’humidité de l’air, au bord du lac Xolotlán, l’odeur un peu poisseuse de l’eau, et celle du porc qui grésille sur les braseros des gargotes : rien n’avait dépaysé les milliers de Cubains qui s’étaient promenés ici en vainqueurs, pendant les dix années de la révolution sandiniste, dans leur uniforme vert olive — même si, pour les vrais Havanais, Managua devait paraître un peu plouc et provinciale, sans les tours flamboyantes des grands hôtels Art déco couleurs pastels du Vedado, ni les splendeurs passées des villas blanches de Miramar, aux colonnes enroulées de philodendrons, en train de moisir au fond des parcs, sans les pavés de bois de la place d’Armes, ni les grues, ni les tankers du port de la Havane.

Patrick Deville, Pura vida, vie et mort de William Walker
Seuil, 2004