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Sébastien de Courtois

#146

Je m’approche et lui pose la main sur l’épaule. Geste curieux auquel je n’ai pas réfléchi. Une impulsion. Loin de s’offenser, le vieil homme se retourne et me désigne l’ancienne douane de mer, le quai, la grande mosquée el-Geyf, et m’explique avec ses mots que tout était à lui. Enfin presque. « Il était une fois un sultan… », commençaient les mots d’antan. Il veut me prendre la main et m’y mener. Je vois des larmes au creux de ses yeux plissés. Pleure-t-il la richesse perdue ? Le temps des bateaux et des épices ou celui des esclaves qui étaient portés à Souakin pour être vendus par des marchands sans scrupules. Peut-être pense-t-il à une femme, tout simplement, une sœur, un être cher qui n’est plus là et qui continue à vivre dans sa mémoire.

Sébastien de CourtoisÉloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013

Sébastien de Courtois

#145

Si le monde n’est pas un grand vide sans démarcation, c’est qu’il y a bien une raison. Même la plus absurde, comme celle du petit plaisir de montrer son passeport en pleine brousse à un type suant qui vous souhaite la bienvenue : « Welcome to Sudan ! » Ainsi, je serai mieux reçu en république islamique que ne le sont les étrangers à Roissy, par les gentils organisateurs de la police de l’air et des frontières, pourtant mieux rémunérés que ces pauvres diables aux uniformes dépareillés.

Sébastien de CourtoisÉloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013

Sébastien de Courtois

#142

Au retour, les livres affichent leurs taches comme trophées : huile et café, sable crissant entre les pages, insectes, feuilles d’arbres puis notes rageuses, des idées simples, une description, un horaire, le menu d’un dîner, le numéro d’une personne rencontrée sur la route, une adresse de courrier électronique, la matière palpable des voyages. Cette poésie est celle du présent, celle qui reste après l’émotion, lorsque la collecte de ces bouts permet de continuer l’aventure alors que nous avons repris une vie normale. Je les colle en vrac, sur des feuilles que je répands au hasard de la bibliothèque. Autant de bouteilles à la mer retrouvées avec plaisir. Les petits recueils prennent place sur un rayon dédié. Je n’en ai pas beaucoup, mais je sais que je les prendrai à nouveau. La poésie se relit.

Sébastien de CourtoisÉloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013

Sébastien de Courtois

#139

L’empire des navires est devenu celui des mots, puis celui des songes. Je prends à mon tour le pli de cette lassitude qui agit comme un poison — évoquer le passé ne se fait pas sans dommages. Il faudrait brûler les livres lorsque les volumes s’amoncellent. Je les aime pourtant, ces ouvrages, mais parfois j’aimerais m’en débarrasser, ne plus accumuler, ouvrir les murs à d’autres réalités. La littérature rassure.

Sébastien de Courtois, Éloge du voyage, sur les traces d’Arthur Rimbaud
NiL Éditions, 2013