#109

J’ai gagné ma chambre, nous nous sommes souhaité un bon voyage, avons jeté le mégot de nos cigares manille au lit du fleuve. Comme tout oracle j’ai caché la fin. Loti mourra en 1923, l’année où le jeune Malraux embarque pour Angkor, puis Conrad mourra en 1924.
En 1926, Malraux retour de Saigon créé une maison d’édition et réédite Les Pagodes d’or de Loti, édite Bouddha vivant de Morand.
Avait-il ce soir-là à My Tho, Loti, déjà en tête ces phrases du Pèlerin d’Angkor, ou bien, souviens-toi, l’ami Loti, de ces phrases que tu n’as pas encore écrites, puisque nous sommes en 1901, des phrases de vieillard au soir de sa vie, incrédule comme un enfant déçu, qui avait crû aux promesses des brochures, et rêvait de toutes les mers et de tous les océans : « Alors, vraiment, ce n’était que ça, le monde ? Ce n’était que ça, la vie ? »

Patrick Deville, Kampuchea
Seuil, 2011

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