All posts by Romuald

Boualem Sansal

#137

Tous pareils, ces pauvres, timides, veules, et taiseux comme des pierres avec ça, routiniers à tout crin, plus méfiants que milliardaires en leurs forteresses, ils n’aiment pas qu’on vienne rôder chez eux et les surprendre dans leur dénuement. L’étranger n’est pas le bienvenu. De mon temps, on le serrait aux épaules sitôt repéré dans le secteur et, à coups de bourrades amicales et de bons renseignements, on le reconduisait à la frontière.

Boualem Sansal, Rue Darwin
Gallimard, 2011

edgar morin

#136

Le Walhalla s’était écroulé, entraînant dans sa ruine les palais wilhelmiens où, parmi des blocs énormes gisaient, déjetés et brisés, atlantes et cariatides.
Je ne cessais de parcourir Berlin, à pied ou en voiture, de jour et de nuit. Une nuit que nous roulions au hasard, une femme soudain apparut devant nos phares. Je dis à Rudy, mon chauffeur, de s’arrêter. La femme, d’une trentaine d’années, grande, brune, fardée, monta, s’assit près de moi et nous nous embrassâmes comme deux amants perdus qui se retrouvent après le naufrage du Titanic.  Elle guida Rudy dans la nuit jusqu’à un immeuble éventré, ayant perdu deux ou trois étages, et me conduisit dans un escalier branlant jusqu’à une chambre. Les « Ja ja » terrifiants et sublimes qu’elle hurlait me firent sombrer dans sa volupté. Nous ne nous revîmes jamais. Ce genre de rencontres, me dit-on, n’était alors pas rare.

Edgar Morin, Mes Berlin, 1945-2013
Cherche-Midi, 2013

Colin Thubron

#135

Le marchand sogdien reprend la parole :
— Pourquoi es-tu venu par ici ? Ton livre va-t-il indiquer le nombre de jours de voyage entre les villes marchandes, et les marchés qu’on y trouve ?
— Non, mes marchés ne sont pas les tiens. On se créé ses propres pays.
— En effet. Quand j’ai commencé le commerce du cuivre et de l’indigo, toutes les villes sont devenues cuivre et indigo. (Il attend.) C’est seulement quand on vieillit et qu’on ne bouge plus que les pays cessent de changer. Ils s’installent dans votre tête comme des objets…
— (Agacé.) Pas forcément.
— … Eh bien, si tu regardes en arrière, tu verras que les villes forment une longue procession qui ne mène à rien. C’est beau à sa façon et, à une époque, ça a suffi à te faire voyager. Mais voudrais-tu que cela continue toujours ?
— Je veux dormir…

Colin ThubronL’ombre de la route de la soie
Traduit de l’anglais par Katia Holmes
Gallimard, 2006

Romain Gary

#134

Joli, ça. Très beau. J’ai l’impression d’avoir sous les yeux un diamant de vingt carats. Un diamant noir… Car voilà un homme qui n’hésitait pas à empoisonner des adolescents à l’héroïne, tant qu’il avait de l’idéal… Je ne suis pas venu à ce rendez-vous pour rien. Ma collection de joyaux vient de s’enrichir d’une pièce de choix, que je lègue ici même au Musée de l’Homme.

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

Romain Gary

#133

Si l’on faisait éclater ces milliards de poings infernaux qui sortent de cette mer de noirceur, ce monde calciné qui semble chargé de tous les deuils de la terre se mettrait à vivre sous nous yeux dans une explosion de couleurs, de la beauté de toutes nos émeraudes et de tous nos diamants, de tous les mondes enchantés de nos livres d’enfant…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

Romain Gary

#132

A cent mètres à ma droite, un chameau est soulevé, jeté en arrière, se renverse les quatre pattes en l’air… deux nouveaux danseurs de poussière frénétique foncent vers nous à une vitesse folle, étonnamment symétriques, harmonieusement unis dans leurs évolutions… Rien de plus surprenant que ces soudaines apparitions de démons blancs au milieu de cet univers de rocaille brûlée : les Dankalis les appellent « ceux qui sont chassés du ciel ». Et il est vrai que si des âmes damnées étaient rejetées vers la terre, il serait difficile de les imaginer autrement…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

Romain Gary

#131

Je n’ai pas le temps de dire un mot que déjà elle nue, assise sur le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d’une noirceur qui fait pâlir la nuit…

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

Romain Gary

#130

De jour, Djibouti est une ville d’une absence de couleur presque violente. C’est la capitale du néant, qui vit tournée vers l’extérieur d’où tout vient et tout repart. Autour… J’ai parcouru jadis le désert du Tibesti à la recherche des restes de camarades d’escadrille morts de soif auprès de leur avion, j’ai vu le Kalahari de l’Afrique du Sud, mais rien n’est plus mort que le chaos de rocs noirs qui commence au nord-ouest de la mer de sel, et où les volcans se sont éteints en même temps que la terre qu’ils ont bouleversée. Tout ici offre l’image de ce que sera un jour le point final de l’histoire de l’homme…
La prière musulmane y prend un accent désespéré. Elle monte de tous les coins de rue : le mourad, aidé par la griserie du kat qu’à défaut de haschisch on distribue aux fidèles, atteint à cette joie dans la lamentation que connaissent bien tous les amoureux de l’Islam.

Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge
Gallimard, 1971

Paul Morand

#129

On doit pouvoir dire de n’importe laquelle de vos phrases : « C’est son père tout craché. » Un écrivain doit avoir sa propre longueur d’onde.

Paul Morand, Venises
Gallimard, L’imaginaire, 1971