All posts by Romuald

#128

Je n’ai jamais appris la grammaire ; pas de quoi se vanter, mais il me semble que si je l’apprenais aujourd’hui, je ne pourrais plus écrire ; l’œil et l’oreille furent mes seuls maîtres, l’œil surtout. Bien écrire, c’est le contraire d’écrire bien.

Paul Morand, Venises
Gallimard, L’imaginaire, 1971

#126

Je crois que plus un pays est libre, plus sa volonté de préserver la mémoire est grande. Et plus ses archives sont importantes. Un pays libre n’a pas peur de son passé.

Mohammed Aïssaoui, L’étoile jaune et le croissant
Gallimard, 2012

#125

A un moment pourtant, après des heures d’écoute nocturne et inféconde, Yunus perçut, alors que le jour allait poindre, non pas une rumeur mais une odeur inconnue, jamais respirée, jamais soupçonnée jusqu’alors. Un odeur à la fois intense et fragile, enivrante, comme une senteur d’embruns offerts à tous les vents, si étrange et si inattendue que Yunus se redressa et vacilla dans l’aurore brutale. C’était, il ne le savait pas encore, l’odeur de l’Immense.

Jacques Lacarrière, La poussière du monde
NiL Editions, 1997

#124

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ?
Est-il possible qu’en dépit de toutes les inventions et de tous les progrès, qu’en dépit de la civilisation, de la religion, de la philosophie, on en soit resté à la surface de la vie ?

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge

#123

Ces histoires ne sont ni antiques ni lointaines pour qui dispose d’un instrument précis de l’Histoire. J’ai vu les yeux de ma grand-mère qui a vu les yeux de son grand-père. Celui-ci vivait au Caire. Il a vu souvent les yeux de Lesseps qui ont vu les yeux de Brazza. Tout cela se joue en un rien de temps. La traite n’est pas une histoire ancienne. Des hommes dont je vois les yeux ont vu les yeux de leur grand-père qui fut un homme enchaîné.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

#122

Le route ne surplombe qu’une fois l’océan, et la brise marine fait faseyer les hautes herbes des collines. Puis c’est l’habituelle entrée dans une ville de trois ou quatre millions d’habitants à la tombée du jour, une entrée qui n’en finit pas, engluée dans la zone suburbaine, les chèvres, les dala-dala et les camions semi-remorques. Il y a de quoi s’assoupir. Et se réveiller en sursaut aux coups de klaxon, découvrir d’un coup la disparition du volant devant soi, comme de la pédale de frein sous son pied. Dieu et Toyota, en leur grande sagesse, et peut-être leur joint-venture, ont disposé tout cela sur le côté droit du véhicule, où veille Leonard.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009

#121

Dans la tradition chinoise, des vieillards se retiraient dans une cabane pour mourir. Certains avaient servi l’Empereur, occupé une charge gouvernementale, d’autres étaient fins lettrés, poètes, simples ermites. Leurs cabanes se ressemblaient. L’emplacement répondait à des canons précis. L’abri devait se tenir sur une montagne, rafraîchi par une source d’eau. Le vent y caressait un buisson. Parfois la vue portait vers la vallée où s’agitaient les hommes. La fumée d’un encens aidait le temps à passer. Le soir, un ami surgissait. On l’accueillait avec un verre de thé et des paroles retenues. Après avoir voulu agir sur le monde, ces hommes se retranchaient, décidés à laisser agir le monde sur eux. La vie est une oscillation entre deux tentations.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
Gallimard, 2011

#120

Dans Qu’est-ce que je fais là ? Bruce Chatwin cite Jünger qui cite Stendhal : « L’art de la civilisation consiste à allier les plaisirs les plus délicats à la présence constante du danger. » Voilà un écho à l’injection de Reclus. L’essentiel est de mener sa vie à coups de gouvernail. De passer la ligne de crête entre des mondes contrastés. De balancer entre le plaisir et le danger, le froid de l’hiver russe et la chaleur du poêle. Ne pas s’installer, toujours osciller de l’une à l’autre extrémité du spectre des sensations.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
Gallimard, 2011

#119

Nous nous éloignons au milieu d’une végétation dunaire, sur du sable rendu boueux par l’averse. Les tourbillons du Congo sont ici plus violents qu’aux Rapides. Des vagues s’écrasent sur les roches et jaillissent écumeuses. C’est par ici que Conrad a perdu son manuscrit. Je cherche entre les cailloux. Au milieu du fleuve, l’île du Diable, seulement habitée par de très nombreuses colonies de chauves-souris, dresse les ombres noires de sa forêt. Les grands volatiles ne quittent leur repaire qu’à la nuit tombée, et sur la rive des filets sont tendus entre les branches des manguiers pour les capturer. Pendant les semaines où il est resté caché dans ces parages, Fulgence me dit avoir lui aussi goûté de ces vampires rôtis, bu l’eau du fleuve, cueilli des mangues, dormi à l’abri des buissons, au milieu des groupes hagards et perdus, attendant autour des feux de bois la fin des combats pour regagner leurs appartements.

Patrick DevilleEquatoria
Seuil, 2009